Dialogue d'architecture : Zaha Hadid & Tadao Ando
Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°79, en 1994.
Le site de production du fabricant de mobilier Vitra compte dans son patrimoine des édifices signés par différents architectes de renommée internationale. Récemment, Zaha Hadid (1950 - 2016) et Tadao Ando (1941 - ) ont terminé une petite caserne des pompiers et un pavillon des conférences, mettant en œuvre le béton dans des architectures très différentes par leurs formes et leur esthétique.
A Weil-am-Rhein, en Allemagne, le site de l'usine de fabrication Vitra a vu son destin se transformer en 1981 lorsque la moitié des bâtiments existants a été ravagée par un incendie. Les assurances ne couvrant que temporairement la perte d'exploitation, le président, Rolf Fehlbaum, fait alors appel à l'architecte Nicholas Grimshaw (1939 - 2025) pour reconstruire en urgence un atelier. Moins d'un an plus tard, la nouvelle construction est livrée : point de départ d'un ensemble d'architectures diverses et variées, toutes signées de noms connus.
Entre Vitra et les architectes, les rencontres se font au gré des événements. En 1984, les « Balancing Tools », une sculpture de Claes Oldenburg (1929 - 2022), vont marquer le site d'une image définitivement éloignée de celle habituellement industrieuse d'une usine, et mettre en contact l'ami de ce dernier, Frank Ghery (1929 - 2025), avec Rolf Fehlbaum.
Après la réalisation d'une chaise en carton, Frank Ghery se voit confier celle d'un musée des objets (aujourd'hui au nombre de 1 600).
Dès lors, noms illustres et architectes confirmés se succèdent, ainsi que leurs œuvres, sur le site. Ainsi, après le musée de Frank Ghery, apparaissent les murs filants et acérés en béton brut de la caserne des pompiers de Zaha Hadid, puis ceux calmes et rythmés du pavillon des conférences de Tadao Ando. Bientôt viendront s'ajouter les masses de l'atelier dessiné par Alvaro Siza (1933 - ).
La caserne des pompiers
Cette sculpture de béton est comme un mouvement figé, elle reflète la tension ressentie au signal d'alarme.
Architecte d'origine irakienne, travaillant depuis toujours en Grande-Bretagne, Zaha Hadid a bâti sa réputation sur une expression très picturale, un « cubisme contemporain », de son architecture. Hormis quelques pièces de mobilier, ses espaces n'avaient jusqu'alors pu voir le jour malgré quelques concours internationaux gagnés avec brio.
Maintenant, réparation est faite puisque s'élève en fond de l'axe central de l'usine Vitra, bordé des ateliers de Nicholas Grimshaw et d'Alvaro Siza, un poste des pompiers dessiné et réalisé par cette femme architecte. Ainsi placé en limite des terrains Vitra, ce bâtiment utilitaire, malgré sa petitesse (436 m2 de plancher et 370 m2 de garage), « explose » littéralement ses murs pour laisser, entre obliques de béton et failles de lumière, les possibilités à la vitesse et à l'urgence de fuser.
L'architecte a répondu, au site donné, par une implantation en force, et au programme, par des espaces où tout sert à la caserne mais où cette dernière peut servir à tout.
L'architecture de l'édifice se caractérise par des matériaux simples tels que du béton coulé sur place, de vastes surfaces de verre, des pare-soleil en aluminium.
« Une profusion d'angles aigus et de pans inclinés montre à loisir les capacités du béton, cette matière irremplaçable lorsque la forme devient la raison première du bâtiment. Mon architecture est difficile à appréhender, et même à photographier. C'est une abstraction avant tout mathématique, riche de la tradition calligraphique arabe. »
Le béton est ici support du sol, des murs et du plafond. Lisse et de couleur claire, légère, seulement marqué des trous de banches, il sert à exprimer le pliage des surfaces, leur indépendance souvent surlignée par une lumière continue, ou plus encore, à égarer l'œil du spectateur dans l'univers du chaos contemporain.
Formes et forces, un tel objet ne peut laisser indifférent.
Le pavillon des conférences
À l'opposé, Tadao Ando a choisi la tranquillité et la forme la plus statique de toutes les formes, le carré. Des cerisiers, arbres de prédilection des Japonais lorsque le printemps les voit se couvrir de milliers de fleurs d'un rose délicat, se trouvaient sur le lieu et il ne fut, bien sûr, pas question d'y toucher. Carrés et rectangles s'articulent autour d'un vaste cercle, rotule de la figure et hall du projet, qui dessert sur sa tangente les salles de conférences. Ces dernières s'ouvrent sur une cour carrée bordée de hauts murs unis, constituant un espace de calme propre à la réflexion. L'enterrement pour moitié de l'édifice renforce encore la forte présence de tranquillité que le lieu génère.
Comme à son habitude, l'architecte japonais manipule la lumière afin que celle-ci coure sur les murs droits et courbes en une succession de figures différentes tout au long du jour.
Autant Zaha Hadid ouvre tous les espaces intérieurs de son bâtiment, et ce quelle que soit leur fonction, à un extérieur totalement public, passant, autant Tadao Ando ouvre son architecture sur une intériorité contrôlée, des lieux où les diverses échelles de l'intimité au public sont maîtrisées et choisies. Il s'agit ici de s'asseoir, de vivre entre des murs et sous un toit, de cadrer un regard vers et sur l'extérieur.
Proche du musée de Frank Ghery, le pavillon de Tadao Ando se place en provocation par rapport à ce dernier. Il répond au mouvement ascendant de Frank Ghery par un calme profond, une stabilité, des bâtiments qui se collent au sol.
Les formes sont simples et leur ordonnancement clair. Un parfait contrepoint.
« L'architecture poursuit ici par la diversité ce que nous avons créé avec les grands designers : les Eames, Nelson, Bellini, Citterio, Morrison, Starck ... Les deux domaines sont liés en ce qu'ils ne relèvent pas d'une culture spécifique. Je ne veux pas d'un style Vitra défini de manière uniforme. Je cherche même le contraire avec l'architecture ... Il est plus stimulant de se donner aux contradictions comme à des approches pas tout à fait prévisibles. »
GROS PLAN
Caserne des pompiers Zaha Hadid
Objet de béton, la maison des pompiers fut coulée en place et les angles aigus de la construction ragréés après décoffrage.
Semblable à une maquette, le bâtiment développe mille astuces pour cacher les éléments perturbateurs à une lecture simple de surface lisse et unique du béton. Les piliers de métal du grand auvent, les verres sans armatures des baies immenses, les lumières intérieures et le chauffage au sol s'encastrent directement dans les plaques de béton.
Des réserves ont été prévues qui permettent aux joints divers de disparaître, aux autres matériaux de ne point se faire reconnaître.
Plus encore, les toitures s'affirment comme de minces plaques de béton, de véritables feuilles de papier qui donnent à ce bâtiment un statut intermédiaire entre immeuble et sculpture.
Pavillon des conférences Tadao Ando
A l'opposé, le béton travaillé par Tadao Ando, et qui offre les mêmes marques de banches, affirme une densité propre à créer des espaces intérieurs forts et puissants, avec des ouvertures pour des échappées sur l'extérieur. Les courbes dialoguent avec des surfaces planes, et l'architectonique est exprimé qui différencie toits et murs, planchers et poutres, poteaux.
Le béton est ici la matière de l'espace. Une cour intérieure est close de hauts murs et pavée de ce même matériau. Les salles sont séparées de l'extérieur par des vitrages aux menuiseries métalliques parfaitement rythmées et minimalistes.
En intérieur, la chaleur du lieu est assurée par la présence, sous les pas, de cèdre incrusté dans le béton, tant dans les salles que dans les marches des escaliers et, sous la main, de cèdre, pour les portes et les cloisons acoustiques.
Fiche technique
Caserne des pompiers
- Maître d'ouvrage : Vitra
- Maître d'œuvre : Zaha Hadid,
- Architecte du projet : Patrick Schumacher
- BET : Gerhard Schmidt
Pavillon des conférences
- Maître d'ouvrage : Vitra
- Maître d'œuvre : Tadao Ando
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