Pont du Gard - Un site restitué à sa beauté initiale

Pour les 140 ans de Construction Moderne, reproduction de l'article original paru dans le Construction Moderne n°106, au 1er trimestre 2001.

 

Édifié par les Romains il y a deux mille ans, le pont du Gard pâtissait de sa renommée. Le commerce touristique le dénaturait tandis que les aménagements publics faisaient défaut. Résoudre ces paramètres était une gageure d’importance, à la mesure des règles de construction imposées : s’intégrer au site et rester invisible depuis le pont. S’adaptant aux contraintes, Jean-Paul Viguier (1946 - ) a proposé une solution résolument contemporaine. Un ruban de béton se déroule entre les bâtiments modernes et l’édifice antique, entraînant le visiteur à la découverte d’un passé retrouvé.

Construire aux abords d’un mythe…

Après de nombreux tours et détours, deux bâtiments ont vu le jour à quelques centaines de mètres du pont le plus visité de France, classé Patrimoine mondial depuis 1985 par l’Unesco. Oublions les différents épisodes qui ont failli priver un site sublime des équipements qui lui manquaient. Ils furent rythmés par les assauts des gens du cru, persuadés que leur monument allait pâtir de ces nouveaux aménagements. Il suffit désormais de visiter les abords actuels du pont du Gard pour être convaincu que le site a retrouvé son identité première. Bien sûr, il est devenu impossible de le visiter, ni même de l’apercevoir assis dans sa voiture, encore moins d’acheter un cornet de glace à ses pieds. Désormais, le flux des visiteurs est canalisé, les véhicules parqués, les commerces regroupés dans deux bâtiments d’accueil. Il fut alors question d’architecture… La question était cruciale et l’enjeu difficile à définir, puis à soutenir. Faisant fi des défenseurs du style régional – et sans doute imaginant avec angoisse un mas provençal de quelques milliers de mètres carrés – le parti retenu, en accord avec la maîtrise d’ouvrage, fut celui du modernisme sans qu’il puisse y avoir de doute sur le caractère contemporain des aménagements.
 

Le béton, fil d’Ariane

La carte de la discrétion était jetée sur la table à dessin de Jean-Paul Viguier qui a proposé un projet composé de trois éléments. Ils répondent aux différents besoins en s’adaptant aux contraintes de ce site classé zone inconstructible… Pour enfreindre avec élégance cet état de fait, les nouveaux édifices devaient être invisibles du pont. Le monument étant accessible des deux rives, la conception de deux bâtiments d’accueil s’est imposée comme une évidence, de même que leur liaison, un ruban en béton de 4,5 m de large. Il est devenu le fil conducteur d’une visite qui s’est étendue et qui présente le pont comme étant le maillon d’une chaîne de 50 km de long. Elle avait pour mission d’utiliser les 17 m de dénivellation qui séparaient Uzès de Nîmes où elle acheminait l’eau malgré une pente très faible – un procédé innovant, caractéristique de l’ingéniosité romaine. Face à cette prouesse spectaculaire, la réponse donnée s’efface et tient à supprimer le superflu.


La plupart des visiteurs arrivent en empruntant l’autoroute située sur la rive gauche du Gardon. L’équipement le plus important s’y trouve. Son nom, “Le Portal“, exprime pleinement son rôle. Sa forme, une double lame semi-enterrée, remplit parfaitement sa fonction. Les visiteurs, après avoir garé leur voiture, pénètrent dans une faille traitée à la manière d’une large rue piétonne, abritée par une succession de voiles blancs. Ils y déambulent, s’arrêtent pour obtenir un renseigne- ment, flânent devant les vitrines des boutiques. La promenade commence ainsi par une sensation d’urbanité, sans doute pour mieux la quitter quelques dizaines de mètres plus loin, et apprécier avec intensité le spectacle offert lorsque le ruban de béton change de nature et entraîne le visiteur vers le pont. Ce premier mouvement est particulièrement fluide. Seule l’offre culturelle (expositions temporaires, espaces muséographiques…) étant payante, le visiteur devait avoir le sentiment de la gratuité du site. La difficulté majeure fut pour J.-P. Viguier de trouver, sur chaque rive, un terrain qui soit équidistant du monument, et qui soit situé à une distance raisonnable à parcourir, même pour un enfant, tout en respectant le principe de non co-visibilité. Le piéton découvre ainsi sur 450 m, un site où la nature séduit par sa beauté, débarrassée des 8 000 m2 de commerces qui s’y étaient installés de façon “sauvage”.

 

Compléments de site

Un réel travail d’équipe a permis de créer un nouvel écrin pour le pont. Paysagiste, designer, architecte, plasticien ont dialogué sur un registre où la matière prime sur la forme. D’un point de vue minéral, le béton y joue ses lettres de noblesse. Il endosse un costume aux tonalités locales, accompagné par les murs en pierre sèche qui structurent le paysage. Que ce soit pour Le Portal, enterré aux deux-tiers pour éviter qu’il ne prenne trop d’importance ou pour le second bâtiment d’accueil, “La Baume”, l’inscription dans le paysage génère une architecture différente qui pourrait être qualifiée de résultante. « Le Portal », composé de deux parallélépipèdes, semble plus tranchant, tel un mur ancré à la manière de ces vieux murets en pierre sèche qui soutiennent les mouvements de terrain et marquent les limites des anciennes propriétés agricoles. Très long, Le Portal est à l’échelle du pont. Sa sobriété n’est pas liée à un manque d’idée, ni d’ego mais à la suppression de toute futilité, de tout décor. Sorti de son site, il n’aurait plus de sens… Ce qui est plutôt rassurant. La Baume, située sur la rive droite du Gardon, bénéficie d’un mouvement géologique intéressant. Son volume est glissé dans une carrière abandonnée. J.-P. Viguier s’est appliqué à occuper cette enclave déjà présente dans le paysage. Moins important par sa taille, ce second bâtiment d’accueil semble réduit à deux lames tendues entre les parois rocheuses laissées à leur état brut. Là encore, le visiteur s’y arrête au besoin, peut visionner un spectacle vidéo sur l’histoire du site ou continuer son chemin en empruntant toujours le ruban de béton de 4,5 m de large et parcourir les 450 m qui le séparent du pont.

 


 

TECHNIQUE - La quête d’une identité


Pour trouver le “bon” béton, matière primordiale dans leur projet, les architectes se sont servis d’un savoir-faire existant, celui de l’École des Mines d’Alès qui a réalisé des études afin de déterminer les composants nécessaires à la réalisation d’un béton de couleur légèrement rousse, selon le souhait de J.-P. Viguier. De nombreux échantillons ont été réalisés pour déterminer la source de coloration. Pigments ou granulats ? La coloration artificielle a été abandonnée car elle engendrait une matière pâteuse qui ne convenait pas. Il fut décidé de mélanger des granulats locaux à du ciment blanc et d’assumer la plus-value que ce choix impliquait. L’entreprise retenue a affiné cette orientation en réalisant des essais en grandeur nature, définissant un module de travail qui corresponde à leurs outils et en respectant la trame des bâtiments. Cou- leur, diamètre des grains, approvisionnement ont été résolus en misant sur le sable de Bagnols-sur-Cèze, qui, après essais, s’avérait plus résistant. Restait à maîtriser l’aspect du béton après moulage, les coffrages métalliques ne présentant pas de caractéristique particulière. Il a fallu dix essais pour déterminer un traitement de surface qui accroche la lumière et mette en valeur texture et coloration du béton, en évitant un effet bouchardé qui aurait mis à nu les granulats. Après quelques jours de séchage, les surfaces ont été passées au jet d’eau sous pression – une opération manuelle délicate, la pression et le temps de passage étant deux facteurs primordiaux pour le résultat. De leur dosage dépendait la réussite de l’aspect final, soit un béton beige et velouté qui paraît être puisé dans la terre locale… Recette éprouvée.
 


 

Matière à sculpter

Pourquoi avoir choisi le béton comme matière majeure ? Pour rendre hommage à la culture technique des créateurs de ce pont, à ces Romains qui savaient confectionner du béton à partir de chaux, de pouzzolanes et de granulats de marbre. Mais aussi pour exprimer cette recherche d’un modèle discret, mais moderne. Comment ? En exploitant un des avantages majeurs de cette matière malléable qui peut à elle seule soutenir, tenir, parer, donc être coulée en place et prendre forme pleinement ; servir de structure et de matière de finition ; être un support d’abstraction, de formes épurées qui engendrent une architecture minimale mais riche de sa texture, de sa nature discrète, de son épaisseur. Pas un mur qui n’ait moins de 25 cm d’épaisseur – certains refends frôlant les 45 cm – une générosité garante de la beauté des tranches apparentes et de la qualité de la matière. Opter pour le béton revenait à assurer la création de volumes unitaires avec des toitures traitées en par- faite continuité, sans effet d’acrotère. La même matière peut faire volte-face, se retourner, recouvrir la terre, faire face au ciel. Les façades sont dominées par le plein. Les murs ne sont pas percés de fenêtres, mais sont simplement interrompus lorsque des ouvertures s’avèrent nécessaires.

Pour rendre l’ensemble cohérent, ces surfaces vitrées sont regroupées sous forme de fente ou de paroi vitrée. Les toitures, elles, deviennent des plaques homogènes constituées de dalle en béton posée sur plots, à la manière d’un capotage afin que l’effet de retournement de la matière soit parfait à l’extérieur. Cet effet unitaire est particulièrement saisissant dans la rue intérieure du Portal, rythmée de niches équipées de bancs où le visiteur peut se reposer, déjeuner, lire... Elles semblent avoir été sculptées dans un bloc dont on aurait oublié de lisser le sol pour rendre la surface antidérapante. À l’intérieur, le béton change de ton pour devenir gris. Plus discret que jamais, il occupe surtout les sols mais sans chape rapportée. Les dalles coulées en place ont été lissées et protégées par un simple bouche-pores. Péripéties de chantier se sont alors transformées en atouts : des effets de moirage, des auréoles dues aux remontées de laitance ont été accentuées par la protection nécessaire des sols pendant les travaux, laquelle gênait l’évaporation. Nuance qui semble cependant s’atténuer avec le temps.

Dernière anecdote, symptomatique de l’histoire d’une création architecturale fondée sur un respectueux déshabillage… Les trous de banche auraient dû être comblés par un cabochon réalisé dans le même type de béton alors que les boutisses du pont du Gard, elles, étaient restées telles quelles. Après réflexion, ils demeurent vides, scintillent lorsqu’ils sont animés d’allumettes de lumière soumises aux caprices des rayons solaires. Mais le but n’était-il pas de rendre le pont à son site et un peu de pouvoir à la nature ?

 

Maître d’ouvrage : CCI de Nîmes

Maître d’œuvre : Jean-Paul Viguier, SA d’architecture, Bertrand Beaussillon, directeur de projet et Yann Padlewski, Carré d’archi, architecte de réalisation

BET : Vial, Cetex et Ceaur

Paysagiste : L.aure Quoniam

Entreprise de gros œuvre : La Méridionale-SMB (bâtiment rive-gauche) et SNC Portal (bâtiment rive-droite)

Coût : 100 M F (2001)

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