140 ans de Construction Moderne - témoignages d'architectes contemporains
En complément des quatorze bâtiments sélectionnés parmi les nombreux projets publiés dans la revue d'architecture Construction Moderne pour ses 140 ans, nous avons interrogé six architectes : Jean-Patrick Fortin, Bita Azimi, Emmanuelle Colboc, Thibaud Babled, Corinne Vezzoni et Nathalie Régnier. Les sujets abordés témoignent de leur exigence et de leur engagement dans un métier en prise avec les enjeux contemporains, interrogeant les évolutions en cours, conscients des défis à relever.
Jean-Patrick Fortin
Le béton dans sa matérialité reste-t-il un sujet d’architecture ?
Aujourd’hui le béton blanc est devenu « beau à toucher ». L’attention que lui portent les hommes qui le mettent en œuvre permet de prédire l’avenir d’une masse de matière informe qui se métamorphose selon les exigences propres aux propriétés de ce matériau.
Les gestes ancestraux du travail de l’homme que sont l’action d’assembler des moellons taillés dans la masse d’un calcaire, ou de couler dans un moule que l’on a façonné une matière rendue fluide, que ce soit de l’argile ou du bronze, et attendre le changement d’état, manifestaient l’acte de bâtir.
La permanence vécue de l’architecture* ne saurait se satisfaire des effets des coulées irrégulières et des aléas d’une mise en œuvre qui se voudrait « brutaliste ». Elle impose l’éphémère du délitement ou de la corrosion des revêtements pelliculaires inaptes à prendre la patine du temps.
Le tracé des joints généré par le savoir des règles de dilatation du béton armé, composé avec le dimensionnement des modules de coffrage et la connaissance des propriétés pelliculaires de surface, devient l’expression des capacités limites de la continuité de la surface d’une paroi. Ces joints de dilatation se conjuguent avec ceux des reprises du coulage du béton qui font de cette ornementation une rationalité constructive et l’expression des conditions quotidiennes du travail des hommes. Comment ne pas se remémorer alors le fresquiste du Quattrocento qui conjuguait ses capacités journalières à peindre une surface avec les temps de séchage de l’enduit qui recouvrait sa sinopie.
Pourtant au calepinage proprement dit des banches, le dessin numérique, en un clic, incorpore l’encombrement des passerelles et leur protection sur lesquelles les hommes officient lors d’une action de coulage. C’est bien l’épaisseur de l’ensemble de l’outil de mise en œuvre qui est la régulatrice de la liberté des figures génératrices des parois. La maîtrise de cette épaisseur est conforme à la tradition de l’architecture, faite de la maîtrise des épaisseurs nécessaires à la matérialité constitutives des volumes.
À Sarcelles, aux Lochères, 6 500 logements furent construits en pierre de taille. Aujourd’hui la pierre de Saint-Maximin ne peut que respecter le béton blanc. Sa fluidité première inspire aux coffrages une orchestration de formes courbes, offrant à la lumière volumes et contours, « quand le mur n’est mur qu’autant que la tache de soleil s’y attache** ». Il inspire au toucher du spectateur la caresse d’un marbre et, à son regard, un désir de porcelaine.
* « L’architecture est une permanence vécue », écrivait le poète Yves Bonnefoy dans Poésie et Architecture William Blake & Co Édit., 2001.
** Aragon, Les Poètes, NRF, Poésie/Gallimard, 1969.
Bita Azimi
Dans vos projets la conception de la structure ne participe-t-elle pas de la neutralité, de l’abstraction et de la durabilité de l’écriture architecturale ?
Dès notre premier projet pour le lycée Jules-Ferry nous avons en effet recherché une écriture un peu neutre, dans laquelle tout le monde pouvait se retrouver. C’est ce qui nous a conduits à travailler cette approche de la structure qui devient l’écriture. Ce travail s’est prolongé dans nos projets suivants et, de plus en plus, la structure est devenue un peu une façon d’aborder les choses. Nos premières commandes se situaient toujours dans la topographie très puissante de la Côte d’Azur et sur des parcelles un peu impossibles, caractérisées par une forte pente. Dans ce contexte méditerranéen, il ne s’agit pas de réfléchir par style, mais plutôt par dispositif : de quelle façon une intention architecturale peut répondre à plusieurs nécessités, à plusieurs besoins et que chaque geste porte en lui plusieurs sens. La structure peut répondre à de nombreux enjeux en même temps, devenir l’écriture du projet, sa matière, et être capable de recevoir des usages différents. C’est aussi une façon de réfléchir dès le départ l’édifice, comme répondant à son programme, mais pouvant être amené à se transformer en autre chose. Par exemple, le Pôle Petite enfance à La Trinité (06) pourrait très bien devenir une bibliothèque.
Pouvez-vous nous parler du choix et du travail des matériaux ?
Pour tous nos projets sur la Côte d’Azur l’adaptation à la topographie et au sol est fondamentale. Le choix de la minéralité et du béton brut apparent va dans ce sens. Il en ressort une continuité, une évidence entre structure, matière et expression. Nous cherchons toujours à utiliser les matériaux à bon escient. Dans l’ensemble de logements à Pantin, la structure est une grille en béton intérieure et extérieure, qui correspond à un travail sur l’économie de matière. Nous essayons toujours de minimiser au maximum le second œuvre et d’éviter toutes formes d’habillages. Nous avons des chantiers plus sculpturaux, où lorsque le béton est coulé tout est là, ce que je trouve intéressant. Les hommes qui sont présents au début du chantier sont les mêmes avec qui on dialogue jusqu’à la livraison ; ils savent exactement comment le bâtiment va finir. Je défends cela tout le temps parce que le chantier est un lieu de lien social entre l’architecte et les gens qui mettent en œuvre l’édifice.
Emmanuelle Colboc
Vous portez une grande attention au logement. Que représente ce programme pour vous ?
C’est un programme essentiel, un sujet magnifique et d’une exigence totale. Tout est important lorsque l’on conçoit un projet de logements et chaque choix que nous faisons doit trouver sa juste place, c’est un sujet intense. La ville existe au travers de ce programme qui fait le lien entre tout. Son urbanité même est faite des différentes époques « d’habité » qui la composent. Alors que l’on ne peut être au monde que si l’on habite, afin de pouvoir s’en retirer pour mieux en faire partie, nombreux sont ceux aujourd’hui qui n’ont toujours pas de logement pour vivre. Ce sujet accueille d’un côté l’espace le plus intime et, de l’autre, leur assemblage constitue la rue, prémices de la ville. La fine épaisseur qui sépare l’un de l’autre constitue tout l’enjeu urbain autant que social de ce programme. La séquence de la rue à chez soi est un sujet infini pour proposer des espaces partagés qui ne sont plus dans l’espace public mais pas encore chez soi.
Je suis de cette génération qui, au-delà d’un enseignement très précis sur ce sujet, avait une croyance sans limite sur sa capacité via les projets de logement à changer le monde.
Les conditions pour faire des projets de logement dans les aménagements de quartiers ne se sont-elles pas transformées, voire dégradées ?
En effet, depuis les années 1990, 1993 exactement, la financiarisation du logement s’impose avec le terme de produit qui remplace celui de logement. La présence de la promotion privée augmente considérablement pour édifier les nouveaux quartiers qui étaient auparavant essentiellement réalisés par des maîtres d’ouvrage publics. Cela a donné lieu également à l’arrivée du macro-lot urbain devenu l’outil incontournable de l’aménagement des villes, permettant une rentabilité maximale mais déformant durablement l’épaisseur du bâti. En effet, la densité revendiquée pour une meilleure rentabilité et adoubée par la question écologique, ajoutée à l’autonomie de ces projets qui s’imposent comme silhouette unique, a transformé notre urbanité.
L’arrivée du privé a aussi eu un grand impact sur la taille des logements, en diminuant fortement leurs surfaces, sous prétexte que les habitants ne sont pas toujours solvables pour acheter ou louer. Je ne peux pas me satisfaire de cet argument. Un des premiers projets de logement social que j’ai réalisé pour France Habitation en 1987 avait une surface de 68 m2 pour un trois-pièces alors que celles demandées par la promotion privée atteignent aujourd’hui 56 voire 54 m2.
Thibaud Babled
De quelle façon prenez-vous en compte des enjeux environnementaux dans vos
projets ?
Cela me préoccupe depuis de nombreuses années. Il est pour moi essentiel d’intégrer ces questions à la conception architecturale. Avec la décarbonation des modes constructifs, l’adaptation des bâtiments neufs aux effets du dérèglement climatique est un enjeu fondamental. Les températures augmentent régulièrement, ainsi que les épisodes caniculaires et cela ne fera que s’accentuer à l’avenir. Il convient donc de concevoir une architecture capable de faire face aux chaleurs extrêmes et d’offrir des lieux d’activité ou d’habitation qui permettent aux usagers de bénéficier naturellement d’un véritable confort thermique d’été.
Comment cela se traduit-il dans votre approche ?
En fonction du programme, du lieu, de l’orientation, etc., nous menons une réflexion approfondie sur l’enveloppe du bâtiment. Nous proposons des solutions et des systèmes qui incitent les usagers à avoir un rapport actif avec l’architecture et leur offrent la possibilité de moduler leurs espaces de vie en fonction des conditions climatiques.
Par exemple, pour les logements de l’opération La Métropolitaine conçue avec l’agence d’Ignacio Prego, sur l’avenue de la Porte-de-Clichy à Paris, un ensemble de dispositifs architecturaux participent au confort thermique d’été. Les façades double peau offrent deux prolongements extérieurs : une loggia jardin d’hiver orientée au sud-ouest, sur l’avenue, et une généreuse terrasse couverte de l’autre côté. Des volets mobiles métalliques vitrés ou pleins et des rideaux extérieurs agissent comme des filtres protecteurs pour limiter l’échauffement des loggias. Tous les appartements bénéficient d’une organisation traversante de la pièce de vie séjour/repas/cuisine favorable à une ventilation naturelle très efficace permettant le rafraîchissement nocturne en été.
Dans deux opérations en cours, à Gennevilliers et Versailles-Satory, nous reprenons cette même typologie, en y associant la mise en œuvre de matériaux de construction à forte inertie et des systèmes de protection solaire actifs. Les habitants ont ainsi les moyens de maîtriser véritablement la température de leur intérieur. De plus, ils ont à leur disposition différentes possibilités d’usage et d’appropriation des espaces, ainsi que des scénarios d’occupation saisonnière multiples.
Corinne Vezzoni
Pouvez-vous nous parler de votre positionnement par rapport aux enjeux environnementaux ?
Je porte une grande attention à la préservation du territoire. La première action environnementale consiste à consommer le minimum de sol et à dénaturer le moins possible le terrain sur lequel on va poser un bâtiment. Bien sûr, toute construction va altérer le sol, mais je cherche à chaque fois les solutions qui vont permettre de restituer ou de préserver au maximum les surfaces de terre naturelle. En ce sens, je travaille constamment sur la compacité des projets. Par exemple, pour les Archives départementales des Bouches-du-Rhône à Marseille, le cahier des charges prévoyait deux programmes dans deux bâtiments implantés sur deux parcelles différentes. Nous avons proposé de poser les deux bâtiments l’un sur l’autre et de laisser en espace naturel la parcelle libérée. Cette approche permet aussi de développer des qualités architecturales supplémentaires. Ainsi, du fait de la mutualisation, le hall est commun aux deux programmes. Il prend une dimension plus symbolique et constitue un lieu où des gens d’univers différents se croisent, échangent, ce qui est aussi très intéressant.
Le traitement des pluies diluviennes, des eaux de ruissellement semble très intégré dans vos projets ?
Dans notre région, la gestion de l’eau est un sujet important. En préservant le plus possible de surfaces naturelles poreuses dans nos projets, nous offrons plus d’absorption des eaux de pluie.
Le fait de traiter la pente d’un terrain par des restanques, des strates horizontales successives, permet, en cas de fortes pluies, de conserver l’eau momentanément et d’éviter un écoulement trop fort qui emporte les terres arables. On peut aussi travailler l’architecture en ce sens. C’est ce que nous avons fait dans le quartier Saint-Mitre à Marseille pour le lycée Simone-Veil. Nous avons compacté le plus possible le programme en aménageant tous les usages sur les toits, ce qui a permis de conserver en sol naturel la moitié du terrain. L’édifice se compose de strates horizontales. Chacun des toits accueille le parvis d’entrée, les cours de récréation et les jardins. Les dalles de ces toits sont dessinées pour stocker de façon momentanée une partie des eaux de pluie. Quand il pleut, l’eau se déverse depuis le massif rocheux de l’Étoile vers le quartier Saint-Mitre en passant par notre terrain. Nous avons repéré ce parcours de l’eau et avons fait en sorte que le lycée ne l’entrave pas, mais au contraire l’accompagne.
Nathalie Régnier
Comment réhabiliter et adapter un bâtiment remarquable aux exigences contemporaines de performance énergétique, sans altérer l’architecture d’origine ?
Les solutions adoptées devraient être choisies en fonction des qualités intrinsèques du bâtiment et de ses matériaux. En tant qu’architectes, nous avons un rôle très important à jouer car nous sommes les seuls garants de la cohérence constructive, architecturale et de mise en œuvre. Il nous faut à la fois réduire et simplifier le travail de chantier, mais aussi être attentifs aux réactions des différents matériaux, aux variations de température, ainsi qu’à leur capacité structurelle en fonction de cela.
Concernant l’isolation thermique, il y a un combat à mener pour que la solution retenue ne relève pas d’une position a priori mais qu’elle soit étudiée en fonction du bâtiment auquel elle s’applique. L’attribution de subventions privilégiant une technique plutôt qu’une autre peut aboutir à des aberrations. Si je prends l’exemple de la réhabilitation de la Cité d’artistes située face au parc Citroën que nous avons menée, il m’a fallu convaincre le maître d’ouvrage d’éviter l’isolation thermique par l’extérieur (ITE), subventionnée, car ce n’était pas du tout pertinent et aurait dénaturé l’architecture qui présente une modénature de façade très complexe. Alors qu’un diagnostic préalable orientait vers une ITE sans changer les menuiseries, nous avons préconisé l’inverse pour un budget équivalent et un gain de performance thermique égal. Toutes les menuiseries extérieures et les vitrages ont été remplacés par des produits plus performants. Nous avons réservé l’ITE pour des sous-faces et les parties horizontales. En étudiant de près les réglementations, la puissance insuffisante de la chaudière a pu être augmentée et nous avons pu apporter quelques améliorations comme installer des ouvrants aux cuisines donnant sur les coursives, remplacer des pavés de verre injustifiés par du vitrage clair pour faire rentrer de la lumière, ou encore ouvrir une vue sur le parc.
Sur un immeuble de logements à Val-de-Reuil que nous avons rénové, nous avons remis le béton préfabriqué d’origine à l’honneur en supprimant tous les matériaux de revêtement des rénovations successives, remplacé les menuiseries extérieures et installé des panneaux solaires sur les toits-terrasses.
Quand un bâtiment est labellisé, cela peut aider, mais il faut faire attention de ne pas trop figer les choses. Comme le disait Aurelio Galfetti, « pour rénover, il faut savoir transformer ». C’est tout à fait possible sans altérer le langage architectural d’origine, avec, pourquoi pas, des matériaux plus performants qui n’existaient pas à l’époque de la construction.
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Saint-Paul-de-Vence
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Les 140 ans de Construction Moderne
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